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SOLEIL VERT - Richard Fleischer

A PROPOS

Modèle du cinéma d’anticipation, Soleil vert surprend encore, presque cinquante ans après sa première sortie, par la relative atemporalité de la forme que prend la représentation du futur. Contrairement aux films qui misent tout sur le gadget, le décor et l’apparat technologique, le film de Richard Fleischer s’accroche à une atmosphère plus qu’à une définition pratique du futur. On entre en 2022 de façon brutale et violente : par un montage photographique introductif, la Terre bascule en quelques secondes animées de la modernité industrielle à l’enfer improductif. La dystopie commence par une accélération du temps avant son arrêt. Des années 1970 qui se félicitaient de l’accroissement inédit des inventions et des changements sociaux, il ne reste que le goût amer de la pollution. Poétique moins métaphysique qu’Alphaville dont il est clairement inspiré -le film de Godard est sorti en 1965-, Soleil vert prend le soin d’apporter un sens précis à chaque dimension de sa nouvelle planète.
Qu’est-ce que la déshumanisation ? C’est d’abord la disparition de l’amour, bien évidemment, comme dans l’œuvre suscitée de Godard. Mais l’obsession de Fleischer ne se limite pas à l’idéologie démonstrative. Elle contextualise en permanence cette dégénérescence de la relation humaine, non en l’affublant de costumes ou de sons inconnus, mais, justement, en l’humanisant. La déchéance a tué le goût (l’ersatz alimentaire n’en a pas) et tout plaisir des sens ; elle a révélé et conforté le panurgisme humain ; elle a fait exploser la démographie mais disparaître toute ressource. La terre est devenue stérile, la lumière s’affaiblit, les saisons n’existent plus. La modernité s’est épuisée dans la consommation et la liberté dans l’utilitarisme. La satire politique n’est jamais très éloignée de la satire sociale : la déshumanisation, c’est enfin la soumission des masses à l’ordre logique de production.
Soleil vert ne verse cependant pas dans le pessimisme complaisant : le nœud dramatique, l’enquête de Frank -interprété par Charlton Heston, étonnement expressif et parfait dans le rôle de l’ahuri, est autant une plongée dans le cimetière d’âmes errantes qu’une tentative désespérée de comprendre et de se souvenir. Frank est encore capable de chercher et de penser son univers grâce à la présence d’un autrui-monde : Solomon Roth, son ami de toujours, est assez âgé pour avoir connu le monde ante-apocalyptique. Il lui a transmis le respect de l’écrit dans un monde où l’ordre oral est roi (l’appel policier comme la publicité) ; il lui permet aussi l’émerveillement devant une entrecôte, une feuille de salade… et les paysages d’antan. Dans un monde où l’ennemi est le personnel et la norme le statutaire, un sursaut a lieu. C’est celui-ci que filme en premier lieu Richard Fleischer : s’il est précis dans la peinture dystopique, il suit avec une visible passion son personnage principal, il le libère en en faisant un sujet existant en dehors de l’esclavage autoritaire dont il est, comme les autres, la victime.
Nombre de critiques à la sortie du film en 1973 ont reproché à Soleil vert son manque de vraisemblance. Peut-être était-ce une façon de lui reprocher la relative sobriété formelle faisant face à la brutalité du propos. Ou était-ce la proximité du syncrétisme politique fictionnel de 2022 entre nazisme, communisme et capitalisme monopolistique ? Quarante plus tard, Soleil vert ne semble pourtant pas fané, grâce à cette sobriété, mais aussi grâce à cette vertigineuse capacité à filmer l’essentiel, à mettre face à face le plaisir futile faisant de l’homme un être de chair et de sensation et la plus immonde immoralité le réduisant à une espèce animale d’instinct et de soumission à l’ordre hiérarchique.
Ariane Beauvillard (critikat)

Plans Cultes
mercredi 8 juin 2022 à 20h00



SOLEIL VERT

de Richard Fleischer

avec Charlton Heston, Edward G. Robinson, Leigh Taylor-Young
USA - 1973 - 1h37 - VOST

En 2022, New York compte 40 millions d’habitants. La folie industrielle a transformé les espaces, les relations sociales et affectives ; elle a également épuisé les ressources naturelles. Pour survivre, le peuple doit se nourrir d’une barre protéinée, le « soleil vert » et accepter de s’entasser dans des bidonvilles qui fermentent sous l’effet d’une chaleur de plus en plus étouffante. L’une des autorités de cet univers sans âme, William Simonson, est assassiné dans son loft : le bien-nommé Frank Thorn -l’épine en anglais- va poursuivre son enquête malgré les intimidations hiérarchiques et découvrir peu à peu l’étendu de la déshumanisation organisée de la société dans laquelle il se perd.

A PROPOS

Modèle du cinéma d’anticipation, Soleil vert surprend encore, presque cinquante ans après sa première sortie, par la relative atemporalité de la forme que prend la représentation du futur. Contrairement aux films qui misent tout sur le gadget, le décor et l’apparat technologique, le film de Richard Fleischer s’accroche à une atmosphère plus qu’à une définition pratique du futur. On entre en 2022 de façon brutale et violente : par un montage photographique introductif, la Terre bascule en quelques secondes animées de la modernité industrielle à l’enfer improductif. La dystopie commence par une accélération du temps avant son arrêt. Des années 1970 qui se félicitaient de l’accroissement inédit des inventions et des changements sociaux, il ne reste que le goût amer de la pollution. Poétique moins métaphysique qu’Alphaville dont il est clairement inspiré -le film de Godard est sorti en 1965-, Soleil vert prend le soin d’apporter un sens précis à chaque dimension de sa nouvelle planète.
Qu’est-ce que la déshumanisation ? C’est d’abord la disparition de l’amour, bien évidemment, comme dans l’œuvre suscitée de Godard. Mais l’obsession de Fleischer ne se limite pas à l’idéologie démonstrative. Elle contextualise en permanence cette dégénérescence de la relation humaine, non en l’affublant de costumes ou de sons inconnus, mais, justement, en l’humanisant. La déchéance a tué le goût (l’ersatz alimentaire n’en a pas) et tout plaisir des sens ; elle a révélé et conforté le panurgisme humain ; elle a fait exploser la démographie mais disparaître toute ressource. La terre est devenue stérile, la lumière s’affaiblit, les saisons n’existent plus. La modernité s’est épuisée dans la consommation et la liberté dans l’utilitarisme. La satire politique n’est jamais très éloignée de la satire sociale : la déshumanisation, c’est enfin la soumission des masses à l’ordre logique de production.
Soleil vert ne verse cependant pas dans le pessimisme complaisant : le nœud dramatique, l’enquête de Frank -interprété par Charlton Heston, étonnement expressif et parfait dans le rôle de l’ahuri, est autant une plongée dans le cimetière d’âmes errantes qu’une tentative désespérée de comprendre et de se souvenir. Frank est encore capable de chercher et de penser son univers grâce à la présence d’un autrui-monde : Solomon Roth, son ami de toujours, est assez âgé pour avoir connu le monde ante-apocalyptique. Il lui a transmis le respect de l’écrit dans un monde où l’ordre oral est roi (l’appel policier comme la publicité) ; il lui permet aussi l’émerveillement devant une entrecôte, une feuille de salade… et les paysages d’antan. Dans un monde où l’ennemi est le personnel et la norme le statutaire, un sursaut a lieu. C’est celui-ci que filme en premier lieu Richard Fleischer : s’il est précis dans la peinture dystopique, il suit avec une visible passion son personnage principal, il le libère en en faisant un sujet existant en dehors de l’esclavage autoritaire dont il est, comme les autres, la victime.
Nombre de critiques à la sortie du film en 1973 ont reproché à Soleil vert son manque de vraisemblance. Peut-être était-ce une façon de lui reprocher la relative sobriété formelle faisant face à la brutalité du propos. Ou était-ce la proximité du syncrétisme politique fictionnel de 2022 entre nazisme, communisme et capitalisme monopolistique ? Quarante plus tard, Soleil vert ne semble pourtant pas fané, grâce à cette sobriété, mais aussi grâce à cette vertigineuse capacité à filmer l’essentiel, à mettre face à face le plaisir futile faisant de l’homme un être de chair et de sensation et la plus immonde immoralité le réduisant à une espèce animale d’instinct et de soumission à l’ordre hiérarchique.
Ariane Beauvillard (critikat)