ÉVÉNEMENTS ET SÉANCES SPECIALES

A PROPOS
Génie ou imposteur. Apprécier Quentin Dupieux à sa juste valeur semble aussi paradoxal que définir son cinéma. Mêlant ses désirs instinctifs à une grammaire visuelle sans véritable accords, chacun de ses films reste un concept, dont l'originalité se rapproche plus souvent de l'exercice de style que d'une approche cinématographique. A tort ou à raison. Etouffé par une boulimie productive et le besoin constant de se faire plaisir, Dupieux peine à renouveler son style. Et pourtant avec Réalité, l'Oizo prend son envol, grâce un scénario plus abouti. Délaissant Eric Judor, contacté depuis par EDF, au profit du plus Nul des comédiens et de l'ancien "chiver" Jonathan Lambert, l'homme-orchestre compose ici une comédie critique et métaphorique sur Hollywood, par le biais d'une histoire labyrinthique située quelque part entre les univers d'Araki, de Lynch et de Kervern/Delépine.
THIS IS HOLLYWOOD
Réalité met en corrélation des personnages tous obsédés par un but. Il y a d'abord cette petite fille du même nom, plus adulte que les autres, obnubilée par le contenu d'une VHS surgie des entrailles d'un sanglier éviscéré par son père. Zog, réalisateur à la rue, passe d'ailleurs du temps à la filmer dans son lit, déterminé à réinventer le documentaire. Parallèlement, Jason (Alain Chabat), caméraman borné d'un TV-show culinaire, souhaite réaliser son film "Waves", nanar largement inspiré de Rubber, dans lequel les ondes télévisuelles font imploser les êtres humains. Zog et Jason vont soumettre ainsi leurs projets à Bob Marshall (Jonathan Lambert), producteur condescendant qui tire autant sur la corde que sur les surfeurs. Incapable de faire un choix, il laissera 48 heures à Jason pour trouver le cri parfait, quitte à l'engager dans une course qui lui fera perdre pied avec la réalité, tout autant que nous. L'occasion pour Dupieux d'exorciser de vieux démons, comme cette rencontre improbable entre Jason et Bob qu'il vécut personnellement. Victime de ses influences cinématographiques, qu'il égrène inconsciemment comme un chapelet à chaque opus, il rend ici hommage à Cronenberg. Constamment torturé par les mythologies américaines, son séant emphatique se pose cette fois sur Hollywood, qu'il critique de façon métaphorique à travers ces mannequins sans visages nommés aux Oscars, ou le discours robotisé de Bob. Jason doit d'ailleurs se sacrifier pour parvenir à ses fins, quitte à subir son pire cauchemar, celui d'assister à la séance de son propre film. Fidèle à ses galeries de portraits loufoques et perchés, Dupieux transforme ses personnages en autistes obsessionnels qui mettent en exergue toute l'absurdité de son style, titillant nos zygomatiques grâce à des saynètes hilarantes. On garde en mémoire les gémissements expérimentaux d'Alain Chabat, impeccable dans sa bonhommie candide. Le jeu des acteurs est d'ailleurs maîtrisé.
Néanmoins, l'aspect technique ne bouge pas d'un iota, mais le réalisateur s'améliore et parvient à éviter les répétitions, débloquant légèrement sa profondeur de champ "flou-net-flou", ses champs contre-champs, et faisant usage des lenteurs du ghost zoom. Mais une fois de plus, les cadrages ultra-photographiques entretiennent une image trop propre, léchée par les filtres, symptôme d'une époque do-it-yourself où il ne suffit pas d'avoir Final Cut Pro pour accoucher d'une oeuvre d'art. C'est là tout le reproche qu'on peut lui faire. Son esthétique aseptisée et sa mise en scène académique s'éloigne de l'univers décalé et expérimental qu'il revendique. Autoproclamé comme un cinéaste non professionnel dont la signature ne doit ressembler à aucune autre, sa fabrique à non-sens néo-dadaïste tourne au plus conformiste des conformismes, transformant l'iconoclasme borderline en produit cool et arty. Le problème de l'équation Dupieux. A l'ère de la visibilité, il est sur de trouver sa place, surtout lorsqu'il s'agit de s'auto-promouvoir. Rubber 2 s'annonce d'ailleurs sur panneau d'un cinéma. Info ou intox ?
MIND TRAP
Nourrissant au fil de ses films un scénario qui s'étale sur cinq ans, Dupieux délaisse cependant l'improvisation pour nous offrir la synthèse parfaite de son cinéma. Réalité marque véritablement une rupture. Est-ce la conclusion d'une époque ? Centré sur la mise en abyme d'un rêve à tiroirs, le film interroge sur le discours fictionnel, déconstruisant progressivement le récit traditionnel par un montage qui imbrique les péripéties dans un mécanisme aberrant et protéiforme. A l'inverse d'Inception, Dupieux ne livre ici aucune topologie concrète entre les strates narratives, préférant interconnecter des éléments qui n'ont aucun sens pour mieux coller à la définition du rêve, nous rappelant un peu Le charme discret de la bourgeoisie, de Buñuel. Enfermé dans ce continuum imaginaire dénué de tout repère, la musique minimaliste de Philip Glass neutralise notre besoin d'investigation. Rien d'anodin quand on sait que Music with changing parts se compose de modules succincts et répétitifs, destinés à l'improvisation de chaque musicien. Exactement comme l'histoire, déconstruite et ouverte à la libre interprétation."L'eczéma est à l'intérieur". Tout se passe dans la tête, amplifié par l'absurde, le bilinguisme et la drôlerie qui dézinguent la métaphysique du propos, tout autant que l'interprétation logique, nous laissant choir dans le doute avant de trouver la réponse finale, sans même en avoir la certitude. D'ailleurs, qui sont véritablement les personnages réels du film ?
C'est toute la question de l'énigme. Réalité rejoint ces curiosités qui méritent un second visionnage, ouvrant la voie aux spéculations. Tout en décomplexant le discours, quitte à frôler le néant, Dupieux nous manipule, mais le résultat fonctionne à merveille.
Bricoleur d'esbroufes qu'il dégomme une fois montées, comme un gamin le ferait avec son jeu de construction, Dupieux n'obéit qu'à ses délires foutraques et surréalistes, subtilement dingues comme Rubber, subtilement suicidaires comme Wrong. Ce surréalisme collerait presque à celui d'un Dali en fin de carrière. Esthétisé à outrance, flirtant avec un certain business visuel, il en perdrait presque sa profondeur. Mais dans cette ténacité à envoyer valser les codes, en marge du système qu'il affectionne pourtant, on peut lui reconnaitre une sincérité qui le fait évoluer. Le long de cette route, il n'y a plus de déjection, plus de trace de pneu, plus de contrôle de flics. Juste un carrefour à prendre. Réalité est à ce jour son meilleur film.
(Le passeur critique)
Avant première
lundi 16 février
2015 à 20h15
RÉALITÉ
de Quentin Dupieux
avec Alain Chabat, Jonathan Lambert, Élodie Bouchez
France - Belgique - 2014 - 1h27
Jason, un cameraman placide, rêve de réaliser son premier film d'horreur. Bob Marshal, un riche producteur, accepte de financer son film à une seule condition : Jason a 48h pour trouver le meilleur gémissement de l'histoire du cinéma…
https://www.facebook.com/REALITEFILM
A PROPOS
Génie ou imposteur. Apprécier Quentin Dupieux à sa juste valeur semble aussi paradoxal que définir son cinéma. Mêlant ses désirs instinctifs à une grammaire visuelle sans véritable accords, chacun de ses films reste un concept, dont l'originalité se rapproche plus souvent de l'exercice de style que d'une approche cinématographique. A tort ou à raison. Etouffé par une boulimie productive et le besoin constant de se faire plaisir, Dupieux peine à renouveler son style. Et pourtant avec Réalité, l'Oizo prend son envol, grâce un scénario plus abouti. Délaissant Eric Judor, contacté depuis par EDF, au profit du plus Nul des comédiens et de l'ancien "chiver" Jonathan Lambert, l'homme-orchestre compose ici une comédie critique et métaphorique sur Hollywood, par le biais d'une histoire labyrinthique située quelque part entre les univers d'Araki, de Lynch et de Kervern/Delépine.
THIS IS HOLLYWOOD
Réalité met en corrélation des personnages tous obsédés par un but. Il y a d'abord cette petite fille du même nom, plus adulte que les autres, obnubilée par le contenu d'une VHS surgie des entrailles d'un sanglier éviscéré par son père. Zog, réalisateur à la rue, passe d'ailleurs du temps à la filmer dans son lit, déterminé à réinventer le documentaire. Parallèlement, Jason (Alain Chabat), caméraman borné d'un TV-show culinaire, souhaite réaliser son film "Waves", nanar largement inspiré de Rubber, dans lequel les ondes télévisuelles font imploser les êtres humains. Zog et Jason vont soumettre ainsi leurs projets à Bob Marshall (Jonathan Lambert), producteur condescendant qui tire autant sur la corde que sur les surfeurs. Incapable de faire un choix, il laissera 48 heures à Jason pour trouver le cri parfait, quitte à l'engager dans une course qui lui fera perdre pied avec la réalité, tout autant que nous. L'occasion pour Dupieux d'exorciser de vieux démons, comme cette rencontre improbable entre Jason et Bob qu'il vécut personnellement. Victime de ses influences cinématographiques, qu'il égrène inconsciemment comme un chapelet à chaque opus, il rend ici hommage à Cronenberg. Constamment torturé par les mythologies américaines, son séant emphatique se pose cette fois sur Hollywood, qu'il critique de façon métaphorique à travers ces mannequins sans visages nommés aux Oscars, ou le discours robotisé de Bob. Jason doit d'ailleurs se sacrifier pour parvenir à ses fins, quitte à subir son pire cauchemar, celui d'assister à la séance de son propre film. Fidèle à ses galeries de portraits loufoques et perchés, Dupieux transforme ses personnages en autistes obsessionnels qui mettent en exergue toute l'absurdité de son style, titillant nos zygomatiques grâce à des saynètes hilarantes. On garde en mémoire les gémissements expérimentaux d'Alain Chabat, impeccable dans sa bonhommie candide. Le jeu des acteurs est d'ailleurs maîtrisé.
Néanmoins, l'aspect technique ne bouge pas d'un iota, mais le réalisateur s'améliore et parvient à éviter les répétitions, débloquant légèrement sa profondeur de champ "flou-net-flou", ses champs contre-champs, et faisant usage des lenteurs du ghost zoom. Mais une fois de plus, les cadrages ultra-photographiques entretiennent une image trop propre, léchée par les filtres, symptôme d'une époque do-it-yourself où il ne suffit pas d'avoir Final Cut Pro pour accoucher d'une oeuvre d'art. C'est là tout le reproche qu'on peut lui faire. Son esthétique aseptisée et sa mise en scène académique s'éloigne de l'univers décalé et expérimental qu'il revendique. Autoproclamé comme un cinéaste non professionnel dont la signature ne doit ressembler à aucune autre, sa fabrique à non-sens néo-dadaïste tourne au plus conformiste des conformismes, transformant l'iconoclasme borderline en produit cool et arty. Le problème de l'équation Dupieux. A l'ère de la visibilité, il est sur de trouver sa place, surtout lorsqu'il s'agit de s'auto-promouvoir. Rubber 2 s'annonce d'ailleurs sur panneau d'un cinéma. Info ou intox ?
MIND TRAP
Nourrissant au fil de ses films un scénario qui s'étale sur cinq ans, Dupieux délaisse cependant l'improvisation pour nous offrir la synthèse parfaite de son cinéma. Réalité marque véritablement une rupture. Est-ce la conclusion d'une époque ? Centré sur la mise en abyme d'un rêve à tiroirs, le film interroge sur le discours fictionnel, déconstruisant progressivement le récit traditionnel par un montage qui imbrique les péripéties dans un mécanisme aberrant et protéiforme. A l'inverse d'Inception, Dupieux ne livre ici aucune topologie concrète entre les strates narratives, préférant interconnecter des éléments qui n'ont aucun sens pour mieux coller à la définition du rêve, nous rappelant un peu Le charme discret de la bourgeoisie, de Buñuel. Enfermé dans ce continuum imaginaire dénué de tout repère, la musique minimaliste de Philip Glass neutralise notre besoin d'investigation. Rien d'anodin quand on sait que Music with changing parts se compose de modules succincts et répétitifs, destinés à l'improvisation de chaque musicien. Exactement comme l'histoire, déconstruite et ouverte à la libre interprétation."L'eczéma est à l'intérieur". Tout se passe dans la tête, amplifié par l'absurde, le bilinguisme et la drôlerie qui dézinguent la métaphysique du propos, tout autant que l'interprétation logique, nous laissant choir dans le doute avant de trouver la réponse finale, sans même en avoir la certitude. D'ailleurs, qui sont véritablement les personnages réels du film ?
C'est toute la question de l'énigme. Réalité rejoint ces curiosités qui méritent un second visionnage, ouvrant la voie aux spéculations. Tout en décomplexant le discours, quitte à frôler le néant, Dupieux nous manipule, mais le résultat fonctionne à merveille.
Bricoleur d'esbroufes qu'il dégomme une fois montées, comme un gamin le ferait avec son jeu de construction, Dupieux n'obéit qu'à ses délires foutraques et surréalistes, subtilement dingues comme Rubber, subtilement suicidaires comme Wrong. Ce surréalisme collerait presque à celui d'un Dali en fin de carrière. Esthétisé à outrance, flirtant avec un certain business visuel, il en perdrait presque sa profondeur. Mais dans cette ténacité à envoyer valser les codes, en marge du système qu'il affectionne pourtant, on peut lui reconnaitre une sincérité qui le fait évoluer. Le long de cette route, il n'y a plus de déjection, plus de trace de pneu, plus de contrôle de flics. Juste un carrefour à prendre. Réalité est à ce jour son meilleur film.
(Le passeur critique)

