EVENEMENTS ET SEANCES SPECIALES

SHÉHÉRAZADE - Jean-Bernard Marlin
A PROPOS
Jean-Bernard Marlin nous électrise avec une idylle entre un jeune caïd et une prostituée.

Pendant la projection de Shéhérazade, immersion dans le quotidien de racailleux marseillais à la langue bien pendue et à l’idiome opaque mélangeant argot des quartiers Nord et mots arabes, on a regardé défiler les sous-titres anglais qui donnaient une assez pâle transcription de ce qu’une oreille francophone pouvait capter de la cavalcade verbale qui traverse l’intégralité d’un film par ailleurs porté par une énergie et une lucidité rares. C’est quasiment un genre en soi, l’idée d’arracher à un milieu social populaire des spécimens glanés à la force de castings sauvages et tirer au maximum des ressources du naturel et du charisme voyou la matière fascinante d’une fiction abrupte où se révèle une fois encore l’éclat vite pâlissant de la mauvaise vie entre drogue, prostitution, vols, séjours en prison et loi de la street.

On peut toujours craindre la manip, les raccourcis entre réalité et légendes urbaines, les attitudes de toute-puissance avantageuses tirées de trop de films de gangsters au détriment d’une conscience du revers des poses. C’est bien en cela que Shéhérazade nous embarque et nous tient sans jamais nous mentir, il colle aux baskets de Zachary (Dylan Robert), mineur fraîchement débarqué de prison qui retourne rapidement dans le salon de coiffure où trône un caïd du quartier, le seul qui peut lui donner les moyens de grailler. Sa mère, au chômage, ne veut plus l’accueillir et préfère laisser aux éducateurs et à l’institution judiciaire la charge d’un fils qu’elle aime d’autant mieux qu’il ne traîne pas dans ses pattes. Fou de rage, Zach fait l’important et veut se payer une passe. Il rencontre Shéhérazade (Kenza Fortas), une ado qui lui résiste et le charme au point qu’ils finissent par s’entraider dans une spirale d’erreurs et de mises en péril. Shéhérazade accueille Zach dans l’appart qu’elle partage avec son amie trans, et Zach ne trouve rien de mieux que de gérer le bout de trottoir qu’occupe sa petite amie et d’autres filles de son âge. Il ne comprendra que trop tard qu’il s’agit de proxénétisme et que c’est puni par la loi.

La mécanique du récit n’est pas spécialement de nature à nous surprendre, si ce n’était la jeunesse des protagonistes qui n’ont pas encore 18 ans et se comportent déjà comme des hommes et femmes très avancés dans une zone de débrouille et de perdition. Avec sa petite gueule de frappe, Zach sait qu’on ne lui résiste pas longtemps et la fierté bravache de Shéhérazade la sauve des humiliations que son activité de «pute» lui fait traverser. Jusqu’aux embrouilles et règlements de compte d’usage qui ne tardent pas à tout dérégler.

La force et l’intelligence de Jean-Bernard Marlin sont de savoir ne pas se poser en surplomb de ses personnages, de suivre ses acteurs au bout de la phénoménologie de leur beauté brute, impérieuse, dessinant dans les méandres d’une passion qui ne veut pas s’avouer la violente méprise sexuelle des rôles : l’agressivité machiste des garçons et la vocation des filles à être proies ou fétiches. Ça marche un temps, ça produit des étincelles, du désir, et puis, une fois encore, le dérapage où la fille n’est que la monnaie d’échange des rivalités viriles. D’habitude, les films soldent ce genre de compte d’un coup de twist ou par une ellipse ; or cette fois, il veut aller au-delà du romantisme lumpen pour révéler la part des sentiments et la difficulté du rachat. Déplaçant stylistiquement le réalisme banlieue en lui prêtant des accents de sitcom post-pasolinienne nimbée de musiques électronique, Shéhérazade est, un jour après Sauvage de Camille Vidal-Naquet, la preuve que le cinéma français a les doigts dans la prise et que la Semaine de la critique a su se saisir de la foudre.

Didier Péron (Libération)

Soirée organisée en collaboration avec l'association "Premiers Plans"
Avant-première / Les Ateliers d'Angers
samedi 25 août 2018 à 20h15
en présence du réalisateur et de sa co-scénariste Catherine Paillé

Shéhérazade a été sélectionné cette année à Cannes, à la Semaine de la Critique.
Jean-Bernard Marlin est lauréat 2017 de la Fondation Gan pour le Cinéma.


SHÉHÉRAZADE
de Jean-Bernard Marlin
avec Dylan Robert, Kenza Fortas, Idir Azougli
FRANCE - 2018 - 1h49 - Cannes 2018 - Prix Jean Vigo 2018
Zachary, 17 ans, sort de prison.
Rejeté par sa mère, il traîne dans les quartiers populaires de Marseille. C'est là qu'il rencontre Shéhérazade...