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DANS LES PAS DE TRISHA BROWN - Marie-Hélène Rebois
A PROPOS
Trisha Brown, le corps sauvegardé

Marie-Hélène Rebois signe un documentaire passionnant sur la transmission et l’effort, à travers les répétitions à l’Opéra d’une pièce de la chorégraphe disparue en mars.

Les jeunes danseurs de l’Opéra de Paris comptent parmi les meilleurs au monde. Dès lors, c’est avec un plaisir non dissimulé qu’on les observe galérer sévèrement pour incorporer Glacial Decoy, pièce historique de la chorégraphe américaine Trisha Brown, disparue le 18 mars, la première qu’elle signait, en 1979, pour l’espace clos du théâtre et non pas pour un lieu de plein air. Un plaisir donc, non que nous soyons fondamentalement sadique, mais bien parce que la nature de l’effort est éloquente. La dépense physique n’est pas trop intense pour ces jeunes danseurs - au contraire, il s’agirait même chez Trisha Brown d’en faire un usage plus économe. Ils peinent parce qu’il s’agit pour eux de se «relâcher sans se dégonfler comme un ballon», de rendre leurs os du bassin aquatiques, de faire circuler la pesanteur à différents endroits de leurs corps, ou de sauter en l’air non pas comme s’ils en subissaient la gravité, mais en donnant l’impression qu’ils choisissent de retomber… comme une blague adressée aux spectateurs. Soit un défi physique incroyable, presque un logiciel entier à reconfigurer pour des interprètes biberonnés au ballet classique, c’est-à-dire entraînés à appréhender la danse en termes de formes plutôt que d’états transitoires.

C’est bien ce qui rend passionnant ce documentaire, tourné par Marie-Hélène Rebois à l’occasion des répétitions de la pièce dans l’institution parisienne. Dans les pas de Trisha Brown n’est pas un portrait agrémenté de considérations biographiques et d’habituels commentaires de pseudo-experts type «her dance was so amazing». C’est avant tout un film sur la rencontre entre deux paradigmes du mouvement différents (l’approche géométrique du ballet et celle, mécanique, de Trisha Brown) opérée par l’entremise de Lisa Kraus et Carolyn Lucas - deux danseuses de Trisha Brown chargées de transmettre la pièce au répertoire de l’Opéra. S’y dégage progressivement une réponse à la question fondamentale, propre à l’art chorégraphique : celle de sa survie après la mort de son auteur. Et c’est dire si la transmission tient de la gageure en ce qui concerne l’art de Trisha Brown, tout entier basé sur des textures de déséquilibres et de rebonds. L’utilisation des systèmes de notation, par exemple, pour consigner les chorégraphies sur partition, «pour le travail de Trisha, c’est ridicule», s’enflamme Lisa Kraus à l’écran. La notation, en effet, indiquera les directions du corps, ses dynamiques ou ses niveaux, mais comment transcrire les rapports de causalité entre les mouvements, les flux et circulations internes typiques de l’art de Brown ? Les interprètes historiques s’imposent alors comme les seuls dépositaires. C’est ainsi que la caméra cadre des moments aussi riches sur un plan pédagogique que singuliers sur un plan esthétique : par exemple l’effort, intellectuel et physique, de traduction du mouvement en mots, déployé par Lisa Kraus pour imager différentes qualités motrices. S’opère alors une immersion patiente et minutieuse dans ce qui fonde une écriture corporelle. Laquelle s’avère d’autant plus précieuse qu’elle est habituellement écartée d’une majorité de films sur la danse, qui montrent avant tout celle-ci comme une discipline athlétique ou un trip poétique simili-babos.

Ève Beauvallet (LIBERATION)
Ciné Danse
mardi 24 octobre à 20h15
en présence de Robert Swinston, directeur artistique du CNDC & Claire Rousier, directrice adjointe du CNDC 


DANS LES PAS DE TRISHA BROWN
de Marie-Hélène Rebois
Documentaire
FRANCE - 2016 - 1h19 - VOST
Trisha Brown a transformé la danse contemporaine : en défiant la loi de la gravité, elle lui a insufflé une extraordinaire fluidité, un déséquilibre inédit... Sa pièce Glacial Decoy entre au répertoire du Ballet de l'Opéra de Paris. Nous suivons le travail de transmission de Lisa Kraus et Carolyn Lucas auprès des danseuses de l'Opéra. Porté par l'enthousiasme et l‘énergie de Lisa et Carolyn, le film nous immerge dans le mouvement novateur et envoûtant de Trisha Brown.